NATATION – Jérémy Stravius : « Je ne me ferme pas de portes »

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En marge des championnats de France Open, Jérémy Stravius nous a accordé un long entretien. À la retraite sportive depuis 2020, l’Amiénois a montré qu’il n’avait pas délaissé les bassins et la performance au cours d’une compétition qu’il juge réussi.

Bon, alors, c’est pour quand la vraie retraite ?

Je ne sais pas. Je ne me dis pas que je vais arrêter totalement, je ne me dis pas que je vais reprendre, je ne sais pas forcément. Je pense que je fais en fonction, déjà des demandes parce que j’aurais toujours, je pense, ce rôle à jouer avec mon club, Étoiles, jusqu’à Paris 2024.

Et côté individuel, il ne va pas changer dans le sens d’en faire moins, pendant les 2 prochaines années. Donc soit j’en fais plus, histoire de me dire que je tente quelque chose, peut-être, une qualif sur les championnats du Monde, championnats d’Europe, soit j’en reste à ce que je fais aujourd’hui.

Mais il y a beaucoup de variables, Mon boulot au bar, les demandes que j’ai à côté. Je ne peux pas vraiment me prononcer.

En tout cas, pour le moment, les résultats restent largement intéressants (3ème sur 50 et 100 papillon aux championnats de France open, ndlr) ?

Oui, c’est intéressant parce qu’avec un peu plus d’entraînement, c’est sûr que je jouerais un peu plus que ce que je fais là. C’est pour ça que je ne me ferme pas de portes. Parce que je me dis qu’avec ce que je fais, et c’est très peu, j’arrive à garder de beaux restes. Est-ce que ça peut me donner des idées pour la suite ? Pourquoi pas, oui.

D’autant que tu étais assez nettement le plus vieux. Tu sens le poids de l’âge ?

Non, franchement, je ne le sens pas. Quand j’ai arrêté, à 32 ans, je ne sentais pas du tout cette différence d’âge. Et la preuve, c’est que j’ai désormais 34 ans, je ne fais pas grand chose dans l’eau, et je réussis encore à faire des petits résultats sympas.

L’âge, en soi, ça ne se sent pas plus que ça. Par contre, c’est l’envie. Là, plus vous vieillissez, plus, si l’envie n’est pas là, ça va être compliqué. Il faut se donner les moyens. Après, je suis quelqu’un de très sportif, je fais pas mal de choses à côté. Je ne le sens pas niveau cardio, respiratoire, physique.

Physiquement, on voit bien des athlètes à 35, 40 ans qui sont encore très bien.

Je ne fais pas de l’âge un frein.

C’est quand même plus rare en natation ?

C’est plus rare, mais on en voit quand même. Il y a forcément des exceptions. Je pense pouvoir en faire partie si je reprends correctement. En tout cas, je ne fais pas de l’âge un frein.

Est-ce que la question de l’âge ne tient pas plus au moral qu’au physique ? C’est-à-dire qu’à un moment, on n’a plus envie de s’astreindre la quantité d’entraînement que nécessite le haut niveau ?

C’est plus ça. On a eu tellement d’entraînements pendant 10, 15 ans, qu’on veut stopper. Il y en a qui reprennent parce que le manque de performance se fait sentir. Moi, en soi, j’ai commencé tard le haut niveau, puisque j’ai commencé à 19 ans. De ce fait, j’ai une carrière qui a été longue, mais pas plus longue que Mélanie (Henique) aujourd’hui. Elle a nagé beaucoup plus d’années que moi au haut niveau.

Je pense que c’est plus une question de durée que l’âge.

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À 34 ans, Jérémy Stravius a montré qu’il avait encore de la réserve, en montant à deux reprises sur le podium en individuel.

Le fait que ces championnats de France open aient été à Amiens, cela a joué dans ta participation ?

Oui, forcément, c’était à Amiens, c’était l’occasion. Mon club était de la partie, c’est leur dernière compétition donc l’occasion pour moi de les accompagner encore sur cette dernière compétition et de leur souhaiter de bonnes vacances avant d’attaquer la saison prochaine, à part deux qui participent aux championnats d’Europe.

Forcément, ça a bien aidé, je suis à côté, je suis assez libre dans mon planning. J’ai fait aussi en fonction de mes journées pour m’inscrire sur des courses et y aller quand je pouvais.

Comment as-tu trouvé l’Aquapôle en configuration championnat ?

On avait un peu d’appréhension sur l’organisation de ces championnats, première compétition dans une nouvelle piscine sans vraiment de test avant, on se posait un petit peu des questions. Et puis, très belle surprise. Parce que concrètement, en tout cas, c’est mon avis, ça a été réussi. C’est mon point de vue de nageur, les installations étaient très bonnes, il n’y avait pas de difficulté pour les chemins, la récupération, les échauffements. Et puis, le cadre, en plus le temps était là donc ça a bien aidé aussi. C’est assez grand, en plus, pour que mettre les tentes, chacun avait son coin avec son club, c’est très important aussi, pour chaque groupe.

Vraiment, très très réussi. Les gradins, l’habillage, on était vraiment en mode compétition, on est vraiment sur un très beau championnat, bravo pour l’organisation. Le bassin s’y prête, j’espère qu’il y aura d’autres compétitions qui vont venir par la suite, mais je n’en doute pas parce que j’ai entendu beaucoup de retours positifs au niveau de la structure.

Qu’as-tu pensé du niveau global de la compétition d’un point de vue sportif ?

Peut-être un petit peu moins relevé que l’année dernière. Après, il y avait quand même quelques grosses pointures avec les nageurs de l’INSEP, d’Amiens, quelques clubs avec de grosses figures, Analia, Béryl… Après, il manquait pas mal de clubs du sud parce qu’il y avait les championnats d’Espagne plus proches. Chacun a choisi sa compétition.

En tout cas, je trouve qu’elle était très bien placée par rapport aux championnats d’Europe et que c’était l’occasion de confronter les plus gros nageurs de France. Mais au niveau des performances, je n’ai pas été particulièrement surpris, elles n’ont pas non plus été extraordinaires en termes de temps.

Sinon, je pense qu’on aurait pu en faire encore un peu plus en termes de pub, même au niveau du public. Je pense que ça méritait un peu plus de monde, et un peu plus de présence d’autres nageurs.

C’est quand même un peu dommage de se dire qu’il y avait des nageurs français à des championnats d’Espagne au même moment…

Oui, c’est vrai. Bon, ils ont décidé de choisir une concurrence qui n’est pas forcément meilleure qu’en France. Les Espagnols ne sont pas forcément mieux classés. Après, ça se respecte et si on avait vraiment voulu faire un gros événement, il aurait peut-être fallu que la Fédé donne son avis. Peut-être pas oblige mais on sait qu’avant, il y avait des compétitions un peu obligatoires, ça ne l’est plus maintenant. Maintenant, chacun est libre de faire ce qu’il veut… Par exemple, l’Open de France, avant, c’était obligatoire.

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Les championnats de France Open à Amiens ont eu lieu à l’Aquapôle, dans le bassin… « Jérémy Stravius ».

C’est particulier ce format d’année avec Mondiaux et Europe qui se suivent ?

Après, il faut comprendre les organisateurs qui n’ont pas pu les faire l’année dernière. Mais en même temps, il y a les championnats du Monde mais pas tous les meilleurs nageurs, en plus, avec le conflit Russie-Ukraine, il n’y avait pas les nageurs russes. Aux championnats d’Europe, ce sera pareil, il y en a qui vont les zapper parce qu’ils ont fait les championnats du Monde. C’est une saison très particulière. L’après-covid est assez spécial.

Il faudra reprendre dès l’année prochaine sur de bonnes bases avec tous les nageurs présents parce qu’on sera à un an des Jeux. Cette fois on pourra vraiment y jeter un coup d’œil et se projeter sur les Jeux en termes de pronostics pour les éventuelles finales et médailles.

On ne peut pas dire que parce qu’on a gagné 5 médailles aux championnats du Monde, il faut avoir cette ambition là

Comment tu perçois cette équipe de France ? Tu la trouves aussi prometteuse que ce qui a été dit après ces Mondiaux réussis ?

Il faut rester assez lucide. Ça a été de très bons résultats, on ne peut pas leur enlever ça. Mais on sait qu’il va falloir rajouter un Dressel, un Peaty en brasse, les Russes, sur 100 dos, qui ont les deux premiers aux Jeux Olympiques. Il suffit d’ajouter cela et on n’y est pas du tout dans le classement.

On ne peut pas dire que parce qu’on a gagné 5 médailles aux championnats du Monde, il faut avoir cette ambition là. En plus, 50 papillon et 50 dos, deux épreuves où l’on a fait des médailles, ne sont pas olympiques. Je suis plutôt dans la réserve. Attendons déjà de voir ce que ça donne sur les championnats d’Europe, voir s’ils confirment leur temps. Et après, ils pourront se dire prêts pour attaquer l’élite mondiale. Mais là, c’est encore trop tôt.

C’est bien de se réjouir de ces résultats, et il le faut, en un sens, parce que l’équipe de France a fait du bon travail et a très bien performé, mais je ne vais pas m’enflammer tout de suite.

Le positif, c’est la dynamique que ça peut enclencher ?

Ah oui ! Nous, on l’a connu après Rome (lors des Mondiaux 2009, ndlr) à Budapest (lors des Europe 2010, ndlr), où tout le monde a eu sa médaille. Et derrière, ça s’est répercuté sur les championnats d’après, de 2011 à 2014, ça a été des années un peu folles où l’on avait pas mal de médailles.

Là, ça repart, tant mieux, cela faisait un petit moment qu’on n’avait pas eu ce genre de résultats. Il faut s’en servir. Il y a quelques têtes d’affiche comme Léon (Marchand, ndlr) et Maxime (Grousset, ndlr) qui ont fait du très bon boulot. Il faut se servir de ces nageurs pour accompagner les autres.

Ça reste aussi une jeune génération ?

Oui, c’est une jeune génération, mais c’est la génération mondiale, aujourd’hui. Il ne faut pas se dire qu’ils sont jeunes et qu’ils ont le temps. Les Jeux, ça va vite arriver. Et il y aura forcément des nageurs plus jeunes qu’eux qui vont arriver.

Ils ont l’âge pour faire partie des meilleurs et être potentiellement médaillables. À 20-22 ans, c’est bon, on est au top déjà.

Être nageur de haut niveau, ce n’est pas y aller tout seul, c’est impossible, il faut forcément un bon groupe. Et je retrouve ça dans Étoiles

Comment ça se passe au niveau de ton club, Étoiles 92 ?

Très bien, il y a une nouvelle équipe, un nouveau groupe. La première année, on était 10, là, ils ont su recréer un groupe de jeunes. On était ensemble sur ces championnats, ça crée un groupe. En termes de cohésion, c’est plus sympa d’avoir une vingtaine de nageurs qui se côtoient régulièrement et qui créent une ambiance, une osmose de club.

Ça évolue, c’est bien, avec une première qualification pour un nageur en équipe de France. On a eu des qualifs aux Universiades, aux Jeux Méditerranéens. C’est bien parce qu’on ne s’est pas appuyé sur des nageurs qui avaient un palmarès. Alors oui, Camille, Greg et moi, on avait le palmarès, mais on ne fait pas partie de leur groupe d’entraînement. Par contre, les nageurs sur lesquels on a misé, c’est bien de voir qu’ils progressent, qu’il y a un potentiel pour faire partie des meilleurs nageurs français.

Ce qui est bien aussi, en en parlant avec les jeunes, c’est qu’ils me disent : « C’est trop bien, l’ambiance, on s’entend tous bien, c’est top de nager. » Ils prennent plaisir à se lever et venir s’entraîner. C’est ça qu’il faut. Être nageur de haut niveau, ce n’est pas y aller tout seul, c’est impossible, il faut forcément un bon groupe. Et je retrouve ça dans Étoiles. Il y a eu des départs, des arrivées, cela ne fait que deux ans, c’est encore très neuf, il faut laisser encore un peu de temps, mais ça vient.

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Avoir un moteur comme Carl Aitkaci, c’est aussi positif pour l’ensemble du groupe ?

C’est clair. Et, moi, quand je viens m’entraîner avec eux, ça donne aussi un petit plus pour se dire : « Je vais essayer de l’accrocher. » C’est toujours une motivation supplémentaire de voir les autres réussir, on a aussi envie de réussir à notre tour. C’était pareil quand Laure Manaudou gagnait, quand Alain Bernard a été champion olympique, on veut être à sa place, on se dit que c’est possible. Avoir une pointure comme Carl, ça va les aider à prendre de l’expérience et à être encore plus forts.

Qu’en est-il de la situation de Béryl Gastaldello que vous avez recrutée ?

Elle est revenue des États-Unis, elle s’est réinstallée en France, ce qui la rapproche de sa mère. C’est une belle recrue qui va faire du bien au groupe. Aux filles comme aux garçons, parce que quand on se fait taper à l’entraînement par une fille, ce n’est pas toujours plaisant, mais on se pose de bonnes questions et on avance.

Je suis content de cette recrue. Elle est très agréable. Pas toujours évidente parce qu’elle a des restes de sa vie des États-Unis où l’état d’esprit n’est pas du tout le même. Mais c’est quelqu’un qui en veut, qui se donne les moyens de réussir. Il y a tout pour réussir à Étoiles. Je lui souhaite qu’elle retrouve son niveau, parce qu’elle ne l’a pas encore retrouvé, c’est encore compliqué, elle est toujours en dents de scie. Mais on a vu du mieux sur les championnats de France, un 54.0 dans le relais. Je pense qu’elle sera prête pour 2024 parce qu’une année comme ça, ça ne se manque pas.


Morgan Chaumier

Crédit photos : Kevin Devigne – Gazette Sports