TENNIS DE TABLE – Jesus Cantero : « Je ne suis pas du genre à jouer pour moi, mais plutôt à mouiller le maillot pour mon club »

Img 6189
Ⓒ Gazette Sports
Publicité des articles du site GazetteSports

Figure reconnue du tennis de table espagnol, Jesus Cantero rejoindra l’ASTT pour la prochaine saison en Pro B. Nous avons donc profité du confinement pour faire plus ample connaissance avec un homme très enjoué et désireux d’apporter sa pierre à l’édifice amiénois.

Bonjour Jesus, tout d’abord peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Jesus Cantero Juncal, je viens d’Espagne, plus précisément de Cadix, et j’ai 38 ans. J’ai déjà joué huit saisons en France avec le club du SPO Rouen et avant ça j’avais également passé une demi-saison à Nice. J’ai donc déjà joué huit ans et demi en France. En dehors du tennis de table j’ai plusieurs occupations dont notamment le centre de tennis de table dont je m’occupe. J’ai également un poste au sein de l’Université Catholique de Murcia où j’avais poursuivi mes études. Ça fait maintenant 17 ans que j’habite à Murcia, à 600 kilomètres de chez moi : j’avais eu une bonne opportunité lors de mes années de fac, parce qu’en jouant pour l’équipe universitaire, ça m’a permis de suivre mes études sans frais de scolarité. À 19 ans, l’université m’avait contacté pour savoir si j’étais intéressé par l’idée de venir y étudier trois ans et finalement, 17 ans plus tard, j’y suis toujours !

Qu’est-ce qui t’a amené vers le tennis de table ?

Avant de jouer au tennis de table, je faisais du football comme tout le monde, mais mon père travaillait dans un complexe sportif et un jour un entraîneur chinois est venu dans notre ville. Je l’ai rencontré pour la première fois dans le complexe sportif et je me suis dit que j’allais essayer et finalement, ce n’était pas si mal. Au début, je m’entraînais plutôt pour le fun, je voyais ça comme un passe-temps et je ne m’imaginais pas devenir professionnel. Et puis un jour mon entraîneur m’a dit “tu dois choisir entre le tennis de table et le football” alors c’est comme ça que je suis resté dans le tennis de table.

Tu ne pensais donc pas aller si loin dans ta carrière ; comment s’est déroulé ton parcours ?

J’ai traversé différentes phases dans ma vie et je n’ai pas toujours eu cette envie d’aller loin. Par exemple après avoir été n°1 espagnol chez les jeunes, j’ai arrêté de jouer pendant deux années parce qu’on commençait à m’en demander beaucoup. Et puis finalement un joueur est revenu vers moi en me demandant de venir aider son équipe, alors j’y suis allé. C’est là que j’ai recommencé à jouer. Quand l’université m’a appelé à son tour au début de mes études, je ne voulais toujours pas être professionnel, je voulais simplement jouer un peu, et encore une fois les choses se sont emballées : on m’a de nouveau proposé une belle opportunité, celle de jouer en ligue professionnelle. 

Après quatre années de fac en Espagne, je suis parti en Allemagne en disant “ok, je vais essayer une année, soit je deviens professionnel à la fin de cette année, soit j’arrête.” Je jouais plutôt pas mal quand je suis arrivé, et au fur et à mesure je n’ai cessé de m’améliorer… et maintenant je suis professionnel !

J’adore jouer avec le feu, même quand je dois faire la différence j’ai besoin de toujours être en position d’attaque.

Jesus Cantero

Comment définirais-tu ton style de jeu ? Préfères-tu jouer en simple ou en double ?

Ça c’est une question facile, je suis définitivement un attaquant ! Vous le verrez par vous-mêmes, des fois je perds un peu le contrôle et je prends un peu trop de risques. J’adore jouer avec le feu, même quand je dois faire la différence j’ai besoin de toujours être en position d’attaque, j’attaque toutes les balles.
Je peux jouer à la fois en simple et en double, je ne fais pas tellement de différence mais à choisir je dirais le simple. Vis-à-vis de mon style de jeu, mon partenaire pourrait être un peu agacé que je veuille constamment attaquer !

Qu’est-ce qui t’a amené à choisir la France et plus particulièrement Amiens ?

J’ai joué huit ans à Rouen, ils étaient un peu comme ma famille, mais cette saison a été un peu différente. Un nouvel entraîneur est arrivé avec un nouveau programme mais le club voulait toujours que je reste (ndlr : lors de la saison 2019-20, Jesus Cantero avait la double casquette joueur-entraîneur) parce que “je faisais partie du club, que tout le monde m’appréciait beaucoup” là-bas, alors je suis resté une saison de plus. Mais ensuite le club d’Amiens m’a contacté en me disant que je les intéressais. Au début je n’y ai pas trop prêté attention en me disant que si je les intéressais vraiment, ils me recontacteraient. Ça a été le cas et ça montrait vraiment à quel point ils me voulaient. Quand le président de Rouen m’a demandé de rester pour une neuvième année, je lui ai répondu “aucune chance, désolé”, je préférais partir pour un nouveau projet plutôt que de rester sous prétexte que je suis une « mascotte » pour le club. 

Que sais-tu de la ville d’Amiens, de son club de tennis de table ?

Je n’y suis jamais allé, mais la première fois que club m’a contacté, j’en ai parlé avec Can Akkuzu (ndlr : n°10 Français, champion de France 2019), joueur avec lequel je m’entends bien. Il ne m’a dit que du bien de ce club : “tu devrais y aller, c’est une super ville, le club est génial et les gens sont super sympas, c’est la meilleure offre que tu peux avoir en France.” Il m’a dit qu’il y était allé lui-même plusieurs fois parce qu’il est sponsor avec Cornilleau, et quand il m’a dit toutes ces choses, je savais qu’il disait vrai parce qu’on est de bons amis. Alors après ça je n’ai plus hésité et j’ai accepté la proposition d’Amiens. 

Le club d’Amiens est donc assez réputé parmi les pongistes européens ?

Img 6193

Oui totalement ! Je me souviens que lors du dernier tournoi auquel j’ai pu participer, l’Open de Hongrie, j’ai pu parler avec Tomi Lakatos et il me disait “peut-être que tu viendras dans mon équipe !” Alors je lui ai demandé comment était le club et il m’a répondu “c’est parfait.” Et on le sent quand on parle avec Denis (ndlr : Chatelain, président de l’ASTT). Ça fait longtemps que je joue maintenant, et à chaque fois que je changeais de club, il y avait cette petite période de « bataille » avec le nouveau club pour trouver des accords, tandis qu’avec Denis, tout s’est fait sans aucun problème.  

Le tennis de table est-il très populaire en Espagne ?

Non pas du tout, les gens sont plus tournés vers le football et le basketball. Je sais que des gens me connaissent, mais ce sont surtout des gens de ma ville ou de ma région, mais le tennis de table n’est pas très renommé ici. La France est bien mieux placée que l’Espagne sur la popularité du tennis de table.

Avant que Rouen ne me fasse une offre la première fois, je savais que la ligue française était meilleure alors je me suis dit “pourquoi ne pas essayer une année ?” Et finalement ça a bien marché pour moi, autant par rapport au niveau de jeu qu’en terme d’expérience personnelle. J’ai toujours certains clubs espagnols qui m’envoient des offres, mais ce n’est pas aussi intéressant qu’en France : la Pro B française est plus relevée que la super league espagnole. Le niveau est définitivement plus élevé en France qu’en Espagne, l’année passée j’ai un peu joué en Espagne et j’ai dû perdre peut-être un match sur vingt-huit, pas plus… Je ne trouvais pas ça normal, maintenant c’est un peu mieux parce qu’on peut jouer dans plusieurs ligues et différents : dans un club, on peut avoir des joueurs qui viennent de partout et ça relève un peu le niveau. Quand on vieillit, on a besoin de se sentir piqué, de trouver de l’intérêt dans ce que l’on fait, on cherche du challenge ! Et c’est ce que je pense trouver à Amiens avec un projet de pousser l’équipe encore plus haut, c’est ce genre d’objectif qui me motive.  

Tu es passé par Nice et Rouen ; qu’as-tu retenu de tes années en France ?

Ça fait des années que je dis que je vais apprendre le français, et je ne suis peut-être toujours pas capable de parler, mais je comprends plutôt bien ce que l’on me dit ! Le problème c’est que j’ai beau avoir passé huit saisons à Rouen, je ne venais que pour les matchs : je restais en France deux jours et puis je reprenais l’avion pour l’Espagne alors c’était difficile d’apprendre. Mes huit années à Rouen se sont super bien passées, je n’ai jamais été vu ou traité comme un mec différent des autres, que ce soit avec les supporters ou les autres joueurs.

Je trouve qu’en tant que sportifs on est vraiment privilégiés ; je ne dis pas que c’est une vie facile, mais on a la chance de voir pas mal de pays, de rencontrer beaucoup de personnes.

Jesus Cantero

Tu sembles souvent faire des navettes entre différents pays, n’est-ce pas un peu difficile de toujours bouger sans prendre le temps de se poser ?

Pour la petite anecdote, il y a une fois où je me suis retrouvé dans quatre pays différents en seulement trois jours : en me réveillant un jour, je suis allé aux toilettes mais je ne savais même plus dans quel pays j’étais ! Dans ces moments j’ai besoin de quelques instants pour m’y retrouver, c’est vrai que parfois c’est un peu difficile mais je me considère comme un privilégié. C’est une chance que j’ai de pouvoir venir jouer en France tandis que les gens « normaux » restent en Espagne et doivent travailler des heures, je ne trouve pas ça si terrible de devoir venir en France quelques jours pour travailler. Par exemple j’ai un ami qui travaille dans un restaurant espagnol, il doit y travailler je ne sais combien d’heures et son salaire est presque équivalent au mien alors que je ne vais en France que cinq ou six jours par mois. Je trouve qu’en tant que sportifs on est vraiment privilégiés ; je ne dis pas que c’est une vie facile, mais on a la chance de voir pas mal de pays, de rencontrer beaucoup de personnes. La situation actuelle avec le coronavirus me dérange vraiment parce que normalement j’adore voyager. 

Mais bien que je sois allé dans plusieurs pays du monde, ce n’est jamais pour du tourisme. Par exemple, j’ai beau avoir joué huit saisons à Rouen, je ne connais pas la ville, ou très peu ! Si on me demandait d’aller d’un point A à un point B dans le centre-ville, je m’y perdrais à 100%. 

Tu as 38 ans et pourtant tu joues encore à un très bon niveau. Quand penses-tu ralentir le rythme ?

Il y a trois ans quand j’ai ouvert mon centre, je pensais déjà arrêter de jouer. Mais les choses évoluent et je vois que les joueurs professionnels restent de plus en plus longtemps en lice. En plus, je pense qu’il est plus facile de jouer que de coacher : quand on est entraîneur, il faut s’occuper de beaucoup de choses et le fait de jouer en France tout en entraînant en Espagne, ça ne facilite pas les choses. La fédération espagnole m’a déjà contacté également pour me dire qu’ils voulaient faire quelque chose avec moi, que je ne devais pas arrêter de jouer en équipe nationale. Le changement de date pour les Jeux Olympiques de cette année m’a un peu bousculé mais je pense quand même continuer de participer aux tournois internationaux si je peux me qualifier ! La fédération m’a demandé si je voulais toujours participer aux Jeux de 2021 et pour moi il n’y a pas de problème. 

Quel est le meilleur souvenir de ta carrière ? 

Img 6201

J’en ai plusieurs. Je me souviens de la toute première fois que j’ai gagné le championnat d’Espagne avec mon équipe, mais aussi de l’année où nous sommes montés de Pro B à Pro A avec l’équipe de Rouen. Par rapport à ma carrière en simple, je me souviens tout particulièrement du moment où je suis devenu champion d’Espagne en 2016, c’était génial ! Mais j’ai aussi remporté une médaille d’argent aux Jeux Méditerranéens de 2018, j’avais même battu Alexandre Robinot (ndlr: licencié à Chartres ASTT) pour ça !

As-tu une personnalité qui t’inspire dans ta discipline ou dans la vie de tous les jours ? 

Pour commencer, chaque matin quand je me réveille je me dis qu’il faut que je sois meilleur que la veille, qu’importe le contexte : que je sois une meilleure personne, un meilleur joueur, un meilleur père. Chaque jour est un jour nouveau et je veux m’améliorer dans tous les domaines chaque jour.
Mais il y a un joueur, qui est avant tout mon ami et coéquipier, He Zhi Wen (ndlr : pongiste chinois champion du monde en 1985) : on a longtemps joué ensemble pour l’équipe nationale espagnole et dans différents clubs du pays, mais surtout il m’a toujours beaucoup aidé tout au long de ma carrière.

Un mot pour tes futurs supporters Amiénois qui sont connus pour être très présents ? 

Je veux leur dire que je me battrai autant que je le peux pour le club. J’ai bien l’intention de leur rendre à 300% tout ce qu’ils m’apporteront, j’ai envie de m’améliorer pour aider l’équipe au maximum. De façon générale, je ne suis pas du genre à jouer pour moi mais plutôt à mouiller le maillot pour mon club, quand je vois que les choses progressent pour le club, ça me fait plaisir. Quand je suis arrivé à Rouen par exemple, l’équipe était 5 ou 6ème de Pro B et mon objectif c’était de pouvoir aider le club à finir dans les meilleures équipes de Pro A : finalement cette saison, avant l’arrêt prématuré des compétitions, nous étions premiers de cette Pro A. Pour moi l’objectif était atteint, je me disais qu’après ça je pouvais partir en étant satisfait pour le club de Rouen.

Je te laisse le mot de la fin.

Je voudrais dire que je suis content de participer à ce projet, je me bats et je m’entraîne toujours chez moi en ce moment. Je ne suis pas « nerveux » mais pressé de venir dans ce nouveau club et j’espère pouvoir faire le meilleur pour eux, dans tous les cas je me donnerai à fond ! 




Propos recueillis par Océane Kronek

Crédits photos : Denis Chatelain