LES GOTHIQUES – Anthony Mortas : « Je vais suivre la lignée de ce que l’on a fait à Amiens depuis quatre ans »

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En cette période de confinement, le nouveau head-coach des Gothiques, Anthony Mortas, nous a accordé un long entretien. Il évoque ici son gros travail de recrutement, sa philosophie pour la saison à venir et les incertitudes liées à la situation actuelle.

Bonjour Anthony, pour commencer, comment allez-vous ?

Moi ça va bien, mon fils se remet lentement de cinq semaines d’hospitalisation. Donc ce n’est pas facile, là il est en convalescence chez un ancien hockeyeur qui vit à Montreal. Son état s’améliore, et d’ici 15 jours on en saura un peu plus. Le problème reste qu’ils n’ont toujours pas trouvé ce qu’il avait.

Vous concernant, comment abordez-vous cette nouvelle page de votre carrière ?

Forcément avec un petit peu d’appréhension et de l’excitation, c’est un mélange des deux. Ça fait quand même six ans que j’entraîne, j’ai fait quatre ans avec Mario et trois ans en équipe de France U18, dont deux en tant qu’entraîneur principal. Donc ça fait six années que je travaille dur. Je suis quasiment toujours en formation d’entraîneur depuis cinq ans et j’ai d’ailleurs encore passé un examen cette saison. Je veux toujours essayer d’améliorer mes connaissances. Il y a le métier d’entraîneur mais il y a aussi les aspects psychologiques et physiques. Il y a beaucoup d’aspects sur lesquels je travaille et après, forcément, c’est le terrain qui amènera encore de l’expérience.

On parlait soit de Mario soit de moi, mais moi je trouve que c’était un binôme avant tout.

Était-ce dans un coin de votre tête depuis longtemps de devenir head coach ?

Oui, même si, quand j’étais joueur, je n’y pensais pas du tout. Quand j’ai commencé à entraîner avec Mario ça me trottait un peu dans la tête, mais je me disais que j’avais le temps. J’étais assistant et c’était bien. J’apprenais et nous nous entendions très bien avec Mario, donc ça ne me dérangeait pas du tout d’être assistant. Après quatre ans à ses côtés je pense que c’est le bon moment ; maintenant à moi de suivre ce que l’on a fait avec Mario. On parlait soit de Mario soit de moi, mais moi je trouve que c’était un binôme avant tout. On se poussait l’un et l’autre à améliorer sans cesse l’équipe. Et moi je vais suivre la lignée de ce que l’on a fait à Amiens depuis quatre ans. C’est-à-dire avoir des joueurs qui travaillent très fort, qui ne sont peut-être pas les meilleurs joueurs du monde, mais qui ont une bonne éthique de travail et qui sont de bons gars de vestiaire. Ça c’est très important aussi ; on l’a vu encore cette année, avec de bons résultats malgré des équipes peut-être un peu moins fortes sur le papier. Alors je ne dis pas que sur une série de sept matchs on va toujours faire la différence, mais avec une bonne ambiance et une bonne éthique de travail, sur certains matchs, on peut vraiment créer de beaux exploits.

Vous évoquiez le binôme avec Mario Richer ; allez-vous travailler aussi avec un assistant pour reproduire ce schéma ?

Alors, avec ce qui se passe avec le coronavirus actuellement, les budgets sont très aléatoires. Ce n’est pas moi qui décide, ce sont les actionnaires, mais pour l’instant on va attendre un petit peu pour l’assistant. Ce n’est plus la priorité du moment. Moi ça m’embête, mais je suis capable de comprendre que l’on vit une situation qui est catastrophique au niveau de la santé, et que les budgets des clubs vont s’en ressentir. Donc il faut faire avec la situation et trouver des moyens pour toujours aligner une équipe compétitive.

Pour autant, c’est une chose sur laquelle vous aimeriez vous appuyer par la suite ?

Ah oui, c’est évident ! Je l’ai vécu en équipe de France, où l’on est même sept. C’est vraiment super de travailler dans ces conditions, avec un manager général à plein temps, un kiné, un médecin, un préparateur. Et travailler en binôme ça permet aussi de se remettre en question, mais également de ne pas se sentir trop seul. Parfois, le problème quand on est entraîneur, c’est que l’on est tout seul, et après une défaite ça peut être compliqué. Quand il y a tout un staff c’est beaucoup plus simple.

S’il aimerait s’appuyer sur un binôme comme celui qu’il formait avec Mario Richer, Anthony Mortas devra sans doute faire sans assistant pour le moment

Amiens était le meilleur endroit pour vous, pour devenir head coach ?

Je ne sais pas si c’est le meilleur endroit, mais pour moi c’est la logique ! Amiens m’a recruté quand Reims a déposé le bilan, donc moi je leur serai toujours reconnaissant pour ça. Car du jour au lendemain on avait été vingt joueurs de hockey à être mis au chômage. Et moi j’ai retrouvé une place rapidement avec Amiens. J’ai joué dix ans et j’ai toujours été très bien traité, ensuite ils m’ont payé mes formations d’entraîneur puis ils m’ont donné tout de suite une place d’assistant coach. Donc je ne me suis même pas posé la question si c’était le bon endroit ou non.

Voyez-vous déjà de grands changements entre le métier d’assistant et celui de head coach ?

Déjà concernant le recrutement. Avec Mario on se répartissait les tâches : Mario faisait plutôt les étrangers et moi plutôt les Français. On s’appelait après pour prendre les décisions ensemble, on communiquait beaucoup. Mais c’est vrai que là ça fait une masse de travail qui est énorme. Surtout avec ce qui se passe, il y a beaucoup plus de joueurs sur le marché, il y a quelques équipes qui ne vont certainement pas repartir dans le monde. Il y a des joueurs très stressés à l’idée de ne pas trouver de club, donc les agents sont un peu harcelants. C’est vrai que par rapport à l’an dernier c’est beaucoup plus de travail.

Ça va être une équipe qui va être très très fatigante à jouer, avec de bons gars qui mouillent le maillot comme jamais.

Vous comptez travailler dans la droite lignée de ce qui était fait avec Mario ?

Oui tout à fait, aucune rupture avec ce qui était fait. Après il y aura des ajustements tactiques, mais ça j’en parlerai aux joueurs. Mais au niveau des lignes directrices il n’y aura aucun changement. Ça va être une équipe qui va être très très fatigante à jouer, avec de bons gars qui mouillent le maillot comme jamais.
Les deux joueurs que j’ai recrutés étaient soit capitaine ou assistant dans les équipes où ils jouaient. Je leur ai parlé au téléphone, on a eu des discussions avec leurs agents et leurs entraîneurs, ce sont des mecs qui ont les caractéristiques que je recherche. Moi, ce que je ne fais pas c’est de regarder les highlights. Dans les highlights de 10 minutes d’un gars qui a joué quatre ans en universitaire, il y aura forcément des belles images. Donc moi je demande aux agents et aux joueurs des matchs complets. En regardant les matchs complets on voit d’autres choses que les agents ne pensent pas forcément à mettre. Il n’y a pas que les buts et les assists qui comptent. Il y a aussi les replis défensifs ou le fait que le gars lève bien la tête dans les deux sens pour regarder à droite à gauche. Il y a pas mal de choses à voir, même si ça prend du temps.
Là par exemple je suis en train de regarder un joueur contre lequel on a joué en Continental Cup. Je l’avais repéré quand on avait joué contre lui. J’ai vu d’autres rencontres depuis et là je vais encore regarder ses matchs contre les autres équipes. J’essaye de prendre toutes les garanties avant d’amener quelqu’un sur Amiens.

Au-delà du hockey, il y a l’importance de construire un groupe soudé avant tout…

Oui, moi je l’ai vécu comme ça en tant que joueur, que ce soit durant mes dix ans à Reims ou mes dix ans à Amiens, avec de très bons groupes avec lesquels on a eu du succès. Ça ne fait pas tout d’avoir une bonne ambiance, ça ne fait pas gagner les matchs, mais ça aide dans certains moments de la saison. Quand il y a des petits coups de pompe et que 2-3 tirent les autres vers le haut ou quand il y en a un qui à un coup de moins bien, de savoir que certains joueurs vont être là pour lui c’est vraiment important.

Le but c’est donc de garder une base solide des joueurs de l’an dernier ?

Oui on va garder à peu près la même ossature. C’est sûr que certains joueurs sont partis, mais comme je le disais, financièrement on ne peut pas se battre avec des équipes comme Rouen, Grenoble et maintenant Angers. S’ils peuvent prétendre à jouer dans une meilleure équipe ou avec un meilleur contrat, c’est plutôt normal. Quand on va chercher des mecs en universitaire au Canada, ils viennent à un très bon prix et au fil des années ils augmentent. Mais c’est aussi valorisant pour Amiens de faire monter des joueurs dans des équipes supérieures avec des budgets plus conséquents. Je ne vais pas citer de noms, mais quand on ramène des joueurs universitaires, qui au bout de trois ou quatre ans ont doublé voire triplé leur salaire, on se dit que l’on a quand même bien fait notre boulot. Bien sûr il y a un coup d’œil au départ, mais il y a aussi le travail derrière de faire progresser le gars au fil des années. L’objectif c’est quand même d’en voir partir pour jouer en Allemagne, en Suède ou en Finlande par exemple. Ça c’est le top pour un entraîneur : faire grandir ses joueurs. Il ne faut pas être égoïste, il faut vouloir le meilleur pour eux. Et le meilleur pour les joueurs ce sont des ligues étrangères avec des contrats bien plus intéressants.

C’est le top pour un entraîneur : faire grandir ses joueurs. Il ne faut pas être égoïste, il faut vouloir le meilleur pour eux.

Le club va évoluer, avec le rattachement envisagé des U20 à l’AHE et la possible création d’une équipe de D3…

Oui on veut s’investir dans un ensemble et pas seulement sur l’équipe de Magnus. C’est vrai que ces dernières années il y avait l’amateur d’un côté et le pro de l’autre. On ressentait parfois une certaine frontière entre ces deux entités là, alors que l’on est un seul club. Il faut plus faire rêver les jeunes. À partir de 15-16 ans, il faut leur donner une ligne directrice et un projet sur quelques années pour qu’ils voient les portes s’ouvrir vers le monde professionnel.

En terme de recrutement, on a vu deux premières recrues issues de la filière universitaire (ndlr : Brendan Jacome et Skylar Pacheco). Vous allez donc continuer dans cette voie ?

Oui, les bonnes choses je ne vais pas m’en séparer, c’est évident ! Ce sont des choses qui ont fonctionné et moi je ne suis pas là pour tout révolutionner. Si je prends des joueurs canadiens c’est parce que ce sont des gars qui ont envie de venir et qu’ils sont à des prix abordables. Il y a d’autres filières qui sont intéressantes, mais au niveau des prix ce n’est pas possible. C’est juste de la logique encore une fois, ce qui marche depuis quatre ans je vais le continuer.

Pour le club, quelles vont être les conséquences de la crise sanitaire que nous traversons actuellement ?

Et bien forcément ça va être plus serré au niveau masse salariale. Ça c’est le club qui va le dire, mais c’est sûr que la masse salariale de l’an passé sera amoindrie. Après c’est difficile de le chiffrer, on ne sait pas encore ce que ça va donner par la suite. Est-ce que les sponsors vont continuer à donner ? C’est très difficile à quantifier, donc nous sommes partis sur une estimation basse de la masse salariale avec des chiffres assez pessimistes, pour peut-être avoir une bonne surprise plus tard. Mais dans le recrutement je dois faire avec.

Moi mon idée c’est que, quand on jouera contre Amiens on se dira : « Fait chier (sic), ils sont fatiguants, ils sont toujours dans nos pattes. »

Au vu de la situation, est-il possible de se fixer des objectifs pour la saison à venir?

C’est difficile au mois d’avril de parler de Top 4 ou Top 6, car on ne sait pas non plus ce que les autres vont faire. Est-ce que Rouen et Grenoble vont être très impactés ? Ou pas du tout ? Est ce que des clubs ne vont pas repartir ? Il y a beaucoup d’incertitudes. Mais moi j’ai la certitude que l’équipe sera travailleuse et que les gars vont mouiller le maillot. Moi mon idée c’est que, quand on jouera contre Amiens on se dira : « Fait chier (sic), ils sont fatigants, ils sont toujours dans nos pattes. » C’est ça mon idée, et pour le recrutement je m’appuie beaucoup sur des joueurs qui sont vraiment très impliqués. Pour en avoir parlé avec des coachs, les premières recrues sont dans cette lignée là, des mecs harcelants et fatigants. Je veux des joueurs contre qui tu te dis : » Je ne veux pas jouer contre lui il est chiant (sic). Je vais changer de ligne et j’embarquerai dans trente secondes car il ne sera plus sur la glace. »

Avez-vous une visibilité sur la suite des événements ?

Non non. Concernant la reprise notamment, on n’a aucune visibilité. On est conditionnés aux impératifs du gouvernement et on dépend aussi de l’IHF concernant le tournoi de qualification olympique que la France doit disputer fin août. Pour l’instant il n’a pas été bougé mais il risque de sûrement être reporté à février.
Je sais que la fédération, les entraîneurs et les managers font des simulations de reprise au mois de septembre ou au mois d’octobre. Donc il y a plusieurs possibilités qui existent et j’espère que début juin on en saura un peu plus. Mais si le calendrier sort mi-juin, ce ne sera pas catastrophique.
Pour ma part j’ai déjà bien avancé sur le recrutement même si tout n’a pas encore été annoncé, et je vais continuer d’y travailler !



Propos recueillis par Quentin Ducrocq

Crédit photo Leandre Leber / Kevin Devigne Gazettesports.fr