OMNISPORTS – Ronan Lafaix : « En France, la gestion du mental en est encore à la Préhistoire ! »

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Le coach mental Ronan Lafaix, qui a travaillé auprès de tennismen comme Gilles Simon et Stéphane Robert ou avec le skipper Armel Tripon, est venu former les profs de tennis de l’Amiens AC. Son message peut surprendre : il faut accepter d’avoir peur !

« La peur est normale, elle fait même partie du job ! » Voilà l’un des principaux messages adressés, en cette période de rentrée, par Ronan Lafaix à ses quatorze stagiaires rassemblés pendant une semaine à Amiens, à l‘AAC tennis. Ils et elles ne font pourtant pas partie du personnel soignant ou des forces de l’ordre, ils enseignent le tennis ou le badminton à longueur d’année. Pas de quoi avoir peur, pensez-vous, surtout dans un milieu où il fait encore parfois bon jouer les gros bras

Changer la façon d’enseigner…

Détrompons-nous ! Chacun dans son activité professionnelle peut ressentir de la peur, à commencer par celle, très basique, de mal faire. Voilà qui parle à ces stagiaires qui n’ont pas souvent l’occasion de prendre du recul sur leur rôle, crucial, dans la formation des apprentis tennismen, en particulier les plus jeunes. « Ce que Ronan nous a transmis peut amener à changer notre façon d’enseigner » explique Karla Mraz-Fourcroy, la directrice du club, ancienne joueuse professionnelle et maman de jumeaux fille et garçon, presque dix ans, assidus à l’école de tennis.

J’ai parfois un peu peur, en fin de match.

Viktor, 9 ans, joueur de tennis

Ronan Lafaix lance alors un édifiant tour de table, auprès des jeunes joueuses et joueurs de l’AAC venus l’écouter, avec une question toute simple : « est-ce que tu as peur pendant un match ? » Les réponses, de la part de ce public âgé de 9 à 15 ans, sont pratiquement toutes les mêmes : le « non » et le « pas trop » l’emportent largement ! Ronan Lafaix feint l’étonnement, insiste, certaines langues finissent par se délier un peu, comme Viktor, qui reconnaît avoir « parfois un peu peur, en fin de match… »

Et là, pour mettre à l’aise son jeune public, le préparateur mental cite le cas du joueur de tennis qu’il a accompagné le plus longtemps : Stéphane Robert. L’Orléanais a été professionnel durant près de vingt ans, de 2001 à 2020. Et c’est en 2016, à un âge où beaucoup d’autres ont rangé leurs raquettes, qu’il a obtenu son meilleur classement : 50ème joueur ATP, à 36 ans ! « A Roland-Garros 2017, il affronte au 1er tour Grigor Dimitrov, l’un des meilleurs mondiaux (NDLR : tête de série N°11 du tournoi). En plus, le match a lieu sur le court Philippe-Chatrier, il y a plein de monde, c’est en direct à la télé. Et comme Stéphane, qui n’aimait pas jouer sur les grands courts, était un peu blessé, il avait peur de se prendre trois fois 6-0… Alors on a marché ensemble un long moment, beaucoup parlé et là, j’ai senti qu’il basculait du côté du plaisir, qu’il commençait à sentir qu’il était capable de faire quelque chose. » Finalement, la hiérarchie sera quand même respectée, Stéphane Robert s’inclinant 6-2 6-3 6-4. Mais il quittera le terrain avec les honneurs.

Des entraînements qui ont du sens

Le match aurait-il tourné à l’humiliation si le coach n’avait pas su trouver les mots ? Comme l’explique Karla Mraz-Fourcroy : « il faut mettre en place des entraînements qui ont du sens, plus participatifs que directifs. » Ronan Lafaix acquiesce, lui qui a aussi pris sa part, en 2017, à l’éclosion du tennisman français Corentin Moutet, 22 ans, actuel 93ème mondial. « Tous les jours, après son entraînement, on passait systématiquement une heure à parler » explique le co-fondateur de la pédagogie Soyez PRO.

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Parler pour comprendre, pour expliquer, pour s’écouter l’un et l’autre, histoire de sortir un peu des traditionnelles gammes côté coup droit et des revers long de ligne répétés à longueur de journée. « Car le principal, reprend Ronan Lafaix, c’est la curiosité. C’est d’aller à l’entraînement pour le plaisir d’apprendre, pas juste parce qu’il le faut. » Une philosophie qu’on imagine encore plus importante quand le coach fait face à des adolescents…

Perdre, ce n’est pas grave !

Ronan Lafaix

Le préparateur mental fait aussi le constat que « les champions ont à leurs côtés- ou ont eu – des parents qui sont eux-mêmes champions ! » Comprenez « champions » dans leur capacité à surmonter les défaites de leur petit protégé. « A aucun moment, poursuit Ronan Lafaix, vous ne devez douter de votre enfant ! Il faut croire en son projet au-delà des résultats. Car vous devez intégrer, comme lui ou elle, qu’il y a des chances qu’il perde. Et perdre, ce n’est pas grave !  » estime-t-il, quitte à choquer ceux pour qui il faut surtout leur inculquer la haine de la défaite… « Ce qui est en revanche compliqué, c’est d’être confronté aux attentes. Gérer l’attente des résultats, c’est entrer dans un engrenage et il est complètement faux. En plus, sur ce point, les enfants compétiteurs sont mieux accompagnés que les parents. Alors c’est important de faire un groupe joueur – entraîneur – parents car la défaite renvoie à des trucs pas sympa à vivre. »

Nadal en mode animal

Ronan Lafaix a aussi profité de sa semaine à Amiens pour intervenir devant des entrepreneurs, faisant aisément le parallèle entre sport professionnel et monde de l’entreprise. « Beaucoup de choses se jouent dans la gestion des émotions, grâce au détachement. Prenez les cas de burn-out : la personne va être à 10 sur l’échelle du contrôle et à zéro côté détachement. Il faut descendre le premier curseur et l’autre va monter tout seul. » Dans les deux univers, la gestion de l’aspect mental est essentielle et pour Ronan Lafaix, « en France, on en est encore à la Préhistoire, très loin derrière l’Angleterre, la Suisse ou les Etats-Unis ! Parce qu’on n’a pas encore réglé le problème du corps et de l’esprit, Descartes d’un côté, Spinoza de l’autre. Il est temps de reconnecter le corps et l’esprit, martèle ce coach de la performance. Regardez ce qu’a réussi Rafael Nadal en finale de Roland-Garros 2020 : il a joué à l’instinct, en animal ! » Et Novak Djokovic n’avait pas existé, battu en trois manches.



Textes et photos Vincent Delorme